Cécile Jolly : « L’ampleur de la transformation réelle n’est pas aussi alarmiste que nous pourrions le croire. »

9 novembre 2018
Par : Clustree

Cécile Jolly est économiste à France Stratégie, une institution rattachée au Premier ministre. Elle y est en charge des questions de mutations de l’emploi, de prospectives des métiers et des qualifications, et de l’évolution des relations de travail. Dans le cadre de notre série sur le futur du travail, nous avons fait appel à son expertise pour connaître les évolutions du marché du travail et de la protection sociale.

 

Va-t-on vers la fin du salariat ?

Cécile Jolly : Nous restons dans un marché du travail où le salariat reste majoritaire. Les non-salariés ne représentent en effet que 12% des personnes en emploi. Ce qui a réellement changé, c’est la montée du salariat en contrat à durée limitée : 15,4% des employés sont dans ce cas. Bien que la part des contrats courts, qui a beaucoup progressé durant les années 1990, soit stable aujourd’hui, ce sont toujours les mêmes personnes qui sont embauchées sur ces mêmes types de contrats.

Quant aux indépendants, leur part a plutôt décliné sur la longue durée car historiquement, les plus nombreux étaient des agriculteurs dont la part dans l’emploi s’est rétractée. Par ailleurs, certaines professions traditionnellement indépendantes, à l’instar des avocats, des médecins ou des commerçants, sont devenus plus souvent salariées. Depuis 2005, le nombre d’indépendants est reparti à la hausse, mais ce ne sont plus les mêmes professions (formateurs, consultants, métiers de l’information et de la communication) ni les mêmes modalités d’exercice des métiers : ils sont souvent sans employés et sans patrimoine et leurs revenus sont plus intermittents.

La catégorie indépendante la plus fragile est celle des micro-entrepeneurs, qui sont aujourd’hui au nombre de 500 000. Leurs revenus sont peu élevés et irréguliers ; leur protection sociale est plus faible que celle des salariés et des autres indépendants.

Est-ce la fin de la stabilité professionnelle ?

Cécile Jolly : L’ampleur de la transformation réelle n’est pas aussi alarmiste que nous pourrions le croire. Certes, les CDI sont moins stables et les passages par le chômage plus nombreux depuis les années 1980, mais le facteur le plus important reste la flexibilité de l’emploi. Les CDD et les contrats d’intérim ont cru de manière sensible et le recours à la sous-traitance de contractants indépendants est plus grand. Les parcours sont plus heurtés et les changements plus fréquents.

Cela a des impacts sur la protection sociale. Faut-il changer complètement de modèle ? C’est une question qui se pose.

Quelle protection sociale pour les travailleurs dans le futur ?

Cécile Jolly : Trois tendances se dessinent : une tendance à une harmonisation des protections qui va de pair avec un forme d’universalisation de son financement (extension de l’assurance chômage aux indépendants financée par la CSG) ; une tendance à l’individualisation des droits portables d’un emploi à l’autre (compte personnel de formation) ; et une tendance à la simplification des régimes (gestion unique des régimes indépendants, retraite à points). L’universalisation implique de financer la protection davantage par l’impôt comme dans les pays scandinaves et moins par les cotisations sociales assises sur le travail comme en Allemagne.

Sans doute progressera-t-on dans ces trois directions avec une part plus importante d’universalisation (financée par l’impôt) et une part d’individualisation des droits acquis par le travail (cotisations sociales). Mais les changements seront nécessairement progressifs, notamment lorsqu’il s’agit de revenus différés (chômage, retraite) en veillant à ne pas dégrader la situation des actifs qui ont le plus cotisé (notamment pour la retraite).

L’autre difficulté est de tenir compte des fragmentations de parcours. La protection sociale est aujourd’hui plus favorable avec l’ancienneté dans un même emploi, ce qui sera de moins en moins adapté au contexte futur des salariés.

Quid de la formation ?

Cécile Jolly : Même s’il ne faut pas exagérer l’instabilité des parcours, ceux-ci seront clairement plus heurtés. Nous vivons également une modification des métiers, qu’elle soit technologique ou organisationnelle. Cette adaptation nécessite une formation continue. Il faut avancer rapidement sur ces sujets, et ce que le gouvernement est en train de faire.

Ne va-t-on vers un monde de travailleurs pauvres ?

Cécile Jolly : Il y a des travailleurs pauvres aujourd’hui mais il existe des filets de sécurité qui permettent de cumuler des revenus d’activités et du chômage. La question serait plutôt du côté de la redistribution des richesses : nous produisons plus avec moins de personnel et pourtant la partage de la valeur ajoutée est moins favorable aux salariés qu’hier. Nous ne savons pas encore si cette situation est temporaire mais sur la durée, elle peut poser un problème socialement et macro économiquement, car moins de rémunérations, c’est aussi moins de consommation.

Croyez-vous au revenu universel ?

Cécile Jolly : Le RSA est une forme de revenu universel. Dans tous les grands pays européens, il existe un revenu minimum pour les plus pauvres. L’étend-on à l’ensemble de la population car l’on considère que le travail ne sera pas suffisant ? C’est une question pertinente. Il faudrait déjà dès aujourd’hui réformer les minima sociaux, mieux les distribuer et les harmoniser.