Futur du travail : quelle réalité pour l’égalité femmes-hommes ?

25 octobre 2018
Par : Clustree

Christine Castelain-Meunier, est sociologue-chercheuse au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). Elle travaille aussi pour le CADIS (Centre d’analyse et d’interventions scientifique) et l’EPP (Ecole des psychologies Praticiens).

Ses travaux se concentrent sur les problématiques liées au genre mais aussi à l’environnement. Elle est notamment autrice de plusieurs ouvrages sur le féminin et le masculin, dont le dernier, Le ménage : la fée, la sorcière et l’homme nouveau a été publié chez Stock. Elle a accepté de répondre aux questions de Clustree afin d’apporter son regard sur l’égalité entre femmes et hommes dans le marché du travail de demain.

 

Comment les transformations du monde du travail affectent-elles les femmes aujourd’hui ?

Christine Castelain-Meunier : Trois axes fondamentaux permettent de comprendre la complexité du travail des femmes. Premièrement, nous sommes dans une période de transition. Nous assistons peu à peu à un déclin des valeurs masculines.

Entre outre, notre société se caractérise de plus en plus par ce que j’appelle « une mobilité des identités », c’est-à-dire celle qui permet d’avoir le choix d’être ce qu’on désire être et de choisir ce qu’on veut faire car nous sortons des stéréotypes du genre. Cette mobilité des identités se traduit par une mobilité des emplois. De plus en plus de femmes occupent des postes à responsabilités.

Enfin, notre société est de plus en plus technologique : la technique et l’intelligence prend de plus en plus d’importance, ce qui remet les hommes et les femmes sur un pied d’égalité.

Cependant, quatre tendances très fortes interfèrent négativement. L’articulation des temps sociaux (professionnels et familiaux) qui pèse sur elles, handicapent fortement les carrières des femmes, leurs salaires et leurs responsabilité professionnelles.

Les femmes pâtissent également des écarts qui ne cessent de se creuser entre les plus riches et les plus pauvres.

Plus les stéréotypes de genre s’atténuent et plus les réactions défensives, offensives, contre l’émancipation des femmes augmentent.

Ce que j’appelle « la force neuronale » devient force de travail et génère l’utilisation de technologies avancées. Elle remplace la force physique comme production de valeur ajoutée, mais le manque de formation affecte les femmes en majorité.

En termes de parité et d’égalité femmes-hommes, sommes-nous sur la bonne voie ? Si oui, sur quels aspects en particulier ?

Christine Castelain-Meunier : La lutte pour l’égalité bat son plein. Les femmes revendiquent un salaire égal aux hommes ainsi qu’une réelle autonomie, qu’elle soit professionnelle, personnelle ou économique. Elles font des études plus longues et ont des enfants plus tard. Elles sont d’ailleurs aujourd’hui plus diplômées que les hommes, ce qui leur permet d’obtenir des postes et des salaires élevés.

De manière générale, on observe que plus on se tourne vers la jeune génération et plus les choses changent. Les jeunes femmes de moins de 25 ans accordent une plus grande importance au grade, visent des postes et des salaires élevés et s’autocensurent beaucoup moins que leurs aînées.

Elles sont aussi moins enclines à interrompre leur carrière. D’ailleurs le taux de chômage diminue chez les femmes et tend à égaliser celui des hommes.

Dans quels domaines reste-t-il du travail à faire, notamment pour créer un futur où les femmes auront les mêmes chances de succès que les hommes ?

Christine Castelain-Meunier : Les femmes souffrent encore de la combinaison des temps sociaux. Elles gèrent de front leur vie professionnelle, familiale, sociale… et leurs exigences pour être performantes dans tous ces domaines sont plus grandes que celles des hommes.

Aujourd’hui, certains stéréotypes perdurent et notamment celui de la « bonne mère » : dans l’esprit collectif, c’est encore à elle qu’incombe l’éducation des enfants.

L’égalité entre les femmes et les hommes dans les entreprises ne pourra être réellement atteinte que lorsque ces dernières comprendront que le travailleur est aussi un père et que la combinaison des temps sociaux doit affecter de la même manière un homme et une femme. Cela passe notamment par la mise en place d’un vrai congé paternité. Pour les hommes aussi, il est important de concilier vie de famille et travail.

La digitalisation va faire disparaître des millions d’emplois, et nombre d’études pointent le fait que les métiers à plus forte probabilité d’extinction sont ceux occupés par des femmes. Selon vous, ce scenario est-il alarmiste ou plausible ?

Christine Castelain-Meunier : Les femmes seront sans doute les plus touchées par des disparitions d’emplois, même si elles ne vont pas être les seules. Elles sont en majorité présentes dans des secteurs amenés à être remplacés par les machines mais il faut garder en tête que cela ne va pas les empêcher de se tourner vers d’autres métiers, à plus forte responsabilité et mieux rémunérés.

Pour lutter contre un chômage plus fort des femmes dans les années à venir, il faudra faire un réel effort de formation, qui est très insuffisant aujourd’hui.

De nombreux articles pointent le fait que l’évolution du marché du travail favoriserait les femmes. Selon leurs auteur-e-s, les valeurs dîtes « masculines » disparaissent peu à peu au profit de valeurs dîtes « féminines ». « Genrer » les valeurs de cette manière est-il réellement pertinent ? Cette analyse correspond-elle réellement à une réalité sociologique et psychologique ?

Christine Castelain-Meunier : C’est l’impact de l’environnement qui interfèrent sur les qualités de l’enfant. On pousse encore moins les petites filles à oser, et cela se reflète dans leurs choix de vie lorsqu’elles sont adultes.

Il faut aussi rappeler que nous sortons d’une période de « performance du genre ». Il faut « performer » en tant que femme ou homme. Aujourd’hui et dans les années à venir, cela volera en éclat et nous pourrons revenir à la personnalité profonde d’un individu.

Dans une société très technologique, où l’intelligence est la qualité la plus marquante, la différence entre les hommes et les femmes n’aura plus lieu d’être. A l’ère industrielle, où la force physique était maîtresse, les femmes partaient de fait avec un handicap. Tout ceci est et sera d’autant plus chamboulé. Les emplois seront de plus en plus créatifs et émotionnels.

Les carrières dans le futur risquent d’être de moins en moins linéaires. Est-ce un avantage ou un désavantage pour les femmes ?

Christine Castelain-Meunier : Les femmes, de par leurs carrières discontinues (notamment à cause des grossesses) et leur faculté d’adaptation, sont plus préparées que les hommes au futur marché de l’emploi. Mais les hommes ne tarderont pas à les rattraper sur ce domaine.

Dans un futur robotisé, la distinction par le genre au travail existera-t-elle toujours ?

Christine Castelain-Meunier : La mobilité des identités, accompagne la sortie de la mono-carrière et la mobilité géographique, dans un contexte qui peut pénaliser fortement des femmes, mais aussi offrir à d’autres de se soustraire aux rôles contraints. Car les normes et les stéréotypes sont en train d’être brisés.

Les neurosciences vont apporter du positif et une meilleure répartition des tâches et des rôles entre les hommes et les femmes car nous allons en finir avec l’idée que nos cerveaux sont différents.

Les mises en perspectives sont très porteuses. Une nouvelle pédagogie, prenant en compte la théorie de l’esprit ou l’intelligence émotionnelle nous amène à sortir des schémas classiques de qualification des genres. Nous assisterons de plus en plus à un décloisonnement entre les deux sexes car les représentations genrées tombent. Il est aujourd’hui évidemment, et il le sera de plus en plus que les salariés et les salariées ont les mêmes besoins et les mêmes attentes.

 

Christine Castelain-Meunier est également autrice de : Filles, garçons : Repenser la mixité dans l’éducation, Albin Michel ; De quoi est fait mon pull. Pas à pas vers l’écocitoyenneté, Actes Sud.