Entretien avec Stéphanie Chasserio sur le bien-être au travail

11 avril 2019
Par : Clustree

Stéphanie Chasserio, chercheuse et professeure à l’école SKEMA a accepté de répondre à nos questions. Ses recherches actuelles portent sur les femmes entrepreneures, la qualité de vie au travail et les risques psychosociaux liés à l’organisation du travail.

Elle nous apporte un nouvel éclairage sur les politiques de qualité de vie au travail et les évolutions à venir. Entretien.

 

Pourquoi le bien-être au travail est un enjeu pour les entreprises actuelles ?

Stéphanie Chasserio : probablement parce que parler de qualité de vie et de bien-être au travail est moins anxiogène que de parler du stress et des risques psychosociologiques. On travaille pourtant sur les mêmes leviers : conditions, contenu du travail et pratiques managériales.

Le sujet est toutefois plus complexe qu’il ne l’était auparavant. Pour preuve la définition de la santé au travail par l’OMS, qui s’étend aujourd’hui au-delà de la notion d’accident et de maladie : les politiques de Qualité de vie au travail (QVT) aujourd’hui ont pour but de favoriser et permettre un bon état de santé et non plus seulement diminuer les risques physiques et psychiques.

Les études le prouvent, le travail est vecteur de meilleure santé. Certes, il abîme la santé, mais au final, peu. Les gens sans travail sont généralement en moins bonne santé que les personnes occupant un emploi. Tout l’enjeu est de prendre en compte ces deux aspects et de rendre le travail créateur de santé et bien-être.

La question est aussi dans la mouvance du moment : la quête de soi, la quête du bonheur et de l’épanouissement au travail. Gardons toutefois en tête que cette réflexion est très corrélée à notre contexte de pays développés.

 

Selon une étude récente les collaborateurs classent dans l’ordre les leviers du bien être : le développement des compétences, L’instauration d’une démarche QVT, l’environnement du travail, le management. Quel est votre ressenti ? Votre réaction ?

Stéphanie Chasserio : cela ne m’étonne pas du tout. Quand on étudie ce qui est lié à la QVT, on regarde l’environnement, le contenu du travail, le management et le contexte des relations sociales et le climat de l’entreprise.

Le développement des compétences c’est le contenu du travail. Dans quelle mesure l’exercice du travail vous permet d’utiliser pleinement vos capacités. Pour vous permettre d’être heureux il doit offrir suffisamment de défis pour qu’une part de vous puisse développer de nouvelles connaissances.

Autonomie, nouveaux savoir-faire, nouvelles approches du travail, autant de façons pour casser la routine. L’individu doit être pleinement mobilisé.

Vous avez sans doute déjà ressenti ce sentiment d’accomplissement après un projet difficile, après vous être dépassé et avoir appris de nouvelles choses. Ça a été dur, mais après l’avoir réussi, vous vous sentez pleinement accompli. C’est un plaisir eudémonique qui se révèle au travers des efforts et des défis que l’on arrive à dépasser.

Peut-être vous souvenez vous de la fameuse pyramide de Maslow ! Tout en haut, nous avons le besoin de s’accomplir, de se réaliser. C’est ce que cette quête du développement traduit.

 

Quelles seront les tendances à venir ?

Stéphanie Chasserio : pour l’instant les entreprises ciblent plutôt les individus (guide nutritionnel, sport, salles de pauses…). Je pense que cette démarche va montrer ses limites car on est dans un contexte de travail exigeant et intense.

Si on est positif, on peut se dire que les entreprises vont se poser des questions sur l’organisation du travail et son contenu : quantité, intensité. Elles vont modifier les organisations pour qu’elles soient plus respectueuses des vies privées, de l’individu notamment sur les marchés les plus tendus, où la main-d’œuvre qualifiée est rare, et où celle-ci peut poser certaines conditions.

Les mains-d’œuvre moins qualifiées et moins diplômées ne profiteront pas de ces évolutions. La robotisation, l’externalisation, ou la mondialisation fragilisent d’autant plus leurs positions sur le marché. On constate aujourd’hui un creusement des niveaux de traitement et l’émergence d’une nouvelle forme d’inégalité.

Il faut toutefois saluer certains chefs d’entreprises indépendants, qui portent de vraies valeurs et les appliquent au sein de leurs organisations : Davidson, Le Boncoin, TB Vergers…

 

Quels conseils donneriez-vous aux entreprises qui souhaitent améliorer le bien-être au sein de leur organisation ?

Stéphanie Chasserio : je leur dirais de ne poser qu’une question simple à leurs collaborateurs : de quoi vous avez besoin pour bien faire votre travail ?

En faisant ma thèse, j’ai vu des entreprises avec des superbes locaux, salle de pause, billard etc…  Et les employés disaient « mais on a tellement de travail, qu’on n’a jamais le temps d’y aller. »

Donner une nouvelle salle de pause c’est plus facile que de réorganiser l’entreprise ou de changer de méthode de travail. Il n’y a pas d’arbitrage à faire et pas de changement à accompagner. Mais donner à chacun les moyens de faire du bon travail a un véritable impact sur le collaborateur. Personne n’aime faire du mauvais travail. Leur donner les moyens d’être fiers de ce qu’ils accomplissent c’est déjà faire une bonne partie du chemin.