« Sans un accompagnement important, certains vont être exclus. »

20 décembre 2018
Par : Clustree

Hélène Garner est directrice de département pour France Stratégie, une institution placée auprès du Premier ministre. Son travail porte sur le marché du travail, les discriminations et la diversité. Pour notre série sur le futur du travail, elle nous offre son regard sur la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel(votée cet été) et nous éclaire sur la question cruciale de la formation.

En France, sommes-nous assez formés pour faire face aux défis de demain ?

Hélène Garner : Le taux d’accès à la formation en France atteint 48%, un chiffre au-dessus de la moyenne européenne, qui se situe à 41%. Cela signifie que près d’un salarié sur deux a accès à la formation. Par ailleurs, ce chiffre est en progression. Si cela demeure très positif, il faut savoir que le taux d’accès décroît avec l’âge et reste inégalitaire. Ce sont les cadres qui bénéficient aujourd’hui le plus de la formation.

Pour ce qui est de l’adéquation avec les attentes du marché, les employeurs ayant du mal à recruter citent le plus souvent la difficulté à trouver les compétences dont ils ont besoin. Le réel enjeu de la formation est de pouvoir faire preuve d’anticipation pour répondre aux besoins futurs des employeurs, ce qui reste très complexe car les entreprises elles-mêmes ne connaissent pas leurs besoins à moyen terme.

Les organismes de formation arrivent-ils à suivre le rythme des transformations en cours ?

Hélène Garner : Le contenu des formations, que ce soit ceux des organismes de formation continue ou de l’Education nationale, est très difficilement adaptable en temps réel. Il demeure un temps de construction des programmes et celui-ci est incompressible.

La réforme – loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, NDLR – va bouleverser les organismes de formation. C’est demain France Compétences, une institution de régulation, qui labélisera les organismes de formation

Que pensez-vous de cette loi ?

Hélène Garner : La loi conduit à une individualisation de la formation et à une plus grande responsabilité de l’individu. Avec le CPF alimenté en euros – compte personnel de formation, NDLR – le salarié peut en effet mobiliser cet argent et s’adresser directement à un organisme labélisé. La loi a ainsi simplifié les processus d’accès à la formation et fortement réduit l’intermédiation. En outre, tout ça pourra être fait depuis une application sur un smartphone. L’individu devient vraiment acteur de sa vie professionnelle et dispose de plus de liberté dans le choix de son parcours de formation.

Cette individualisation comporte cependant des risques car elle peut être génératrice d’inégalités. Nous savons en effet très bien que les personnes qui mobilisent le plus leurs droits à la formation sont déjà les plus formées et donc celles qui en ont le moins besoin. Pour les personnes les plus fragiles, la maîtrise de façon autonome d’une application mobile apparaît en outre illusoire. L’accès désintermédié à la formation risque donc de creuser encore davantage les inégalités entre ceux qui savent mobiliser les outils numériques et circuler dans le champ complexe de la formation professionnelle et ceux qui ont besoin d’intermédiaire et d’un accompagnement humain en « face à face » pour construire un projet de formation, et être guidés dans leur choix. Sans un accompagnement important, la liberté de choisir son avenir professionnel restera un vœu pieu pour la partie la plus fragile de nos actifs.

En plus de l’accompagnement, comment réduire les inégalités en termes d’accès à la formation ?

Hélène Garner : Le soutien financier reste indispensable car c’est le premier obstacle à la formation: assurer un revenu pendant la formation, mettre en place des gardes d’enfants, permettre la mobilité… sont autant d’actions importantes pour permettre à tous de se former.

Comment motiver les entreprises à davantage former leurs salariés pour les enjeux de l’avenir ?

Hélène Garner : Une chose est importante à rappeler :peu importe le niveau de qualification, l’appétence des salariés pour la formation est la même. Pourtant, ce sont les plus qualifiés qui se forment car pour être acteur de sa formation, il faut connaître l’offre de formation, savoir exprimer ses souhaits et se faire entendre. Certains contextes entrepreneuriaux ne permettent pas l’égale expression des besoins et certains salariés sont moins écoutés que d’autres par les RH. Les entreprises doivent comprendre qu’elles ont une responsabilité dans la mise en capacité de leurs salariés à devenir acteurs de leur formation. Pour les moins qualifiés par exemple, la VAE – validation des acquis de l’expérience, NDLR – est une pratique qui doit être encouragée par les RH car elle permet la reconnaissance de compétences acquises au cours de son parcours professionnel.

Les entreprises ont certes des obligations de formation à l’égard de leurs salariés. Les budgets alloués passent le plus souvent dans les formations règlementaires de type respect des normes et de la sécurité. C’est d’ailleurs aujourd’hui la dépense la plus importante des entreprises en termes de formation comme vient de le montrer une récente étude du Cereq : en 2014, 63 % des entreprises ont financé de la formation obligatoire, dont 47 % en hygiène et sécurité et 48 % en autres habilitations ou certifications réglementaires.

Mais au-delà de ces obligations, pour préparer leurs salariés aux évolutions à venir et accroitre leur employabilité, elles doivent être davantage dans l’anticipation, dans la construction d’une véritable gestion prévisionnelle des emplois et des compétences.